Opinion : diplômes et croyances, relativisme et gestion de la complexité

Un court mais très intéressant billet vient d’être publié par la théière cosmique : l’effet bible-believers. Il s’agit de la traduction d’un article paru dans la revue Skeptical Inquirer en mars 2015 qui pose la question de la corrélation entre diplômes et croyances : elle n’existe pas vraiment.

Plus précisément, on peut constater 1) qu’elle n’est pas linéaire (si elle existe) et 2) qu’elle ne permet pas de rendre compte de certains résultats de sondages interrogeant les personnes afin de comparer le niveau du diplôme et certaines croyances. Dans les partis politiques, où l’adhésion ne peut pas être qu’une question de diplôme, les personnes les plus diplômées sont, par exemple, parfois plus nombreuses à rejeter la théorie de l’évolution ou la question du big bang que celles qui sont le moins diplômées (voir le billet linké ci-dessus). Cela permet donc de relativiser certaines croyances propres, cette fois, à certains sceptiques : nous avons tous tendance à caricaturer les tenants de telle ou telle croyance quand nous nous les représentons. C’est à nous 1) d’en être conscient et bien sûr 2) d’éviter de construire des hommes de paille en série qu’il est ensuite aisé de mettre à terre.

Toutefois, la conclusion de l’article me laisse sceptique puisqu’elle renvoie à la dissonance cognitive pour rendre compte du fait qu’il ne suffit pas de gagner en diplôme pour rejeter les croyances. Cela m’a ramené à de vieilles questions que j’avais abordées en 2007-2008 je crois, d’où le commentaire que j’ai laissé sous l’article et que je reprends ci-dessous en le complétant.
Attention : il faut considérer cela comme un billet d’opinion, je ne me suis pas assez documenté sur la question.

Merci bien pour cette traduction qui bouscule un peu certaines idées reçues. On a observé exactement la même chose pour l’astrologie : moins tu as de diplômes, plus tu la rejettes ; plus tu as de diplômes et… plus tu la rejettes (exemple ici p40 de cette étude sociologique de 2002). Il reste tout de même deux catégories intéressantes : l’entre-deux est le lieu de l’intérêt pour l’astrologie (typiquement on cite les enseignants) ; les haut diplômes scientifiques rejettent bien plus l’astrologie que les diplômes littéraires.
De mon côté, j’avoue n’avoir jamais bien compris la justification par la dissonance cognitive : celle-ci varie-t-elle avec les diplômes ? Cela me paraît absurde.
Mon hypothèse à moi est plutôt que l’entre-deux des diplômes a acquis / gagné une capacité d’argumentation, donc de défense contre la dissonance cognitive : on est mieux armé pour pencher du côté de la rationalisation subjective dans le sens décrit par la Tronche en Biais dans leur vidéo. Autrement dit, si la dissonance cognitive n’est pas corrélée au niveau de diplôme, la capacité de rationalisation (pour lui résister) l’est peut-être… Cela me rappelle fort, d’ailleurs, mon propre parcours !
Jusqu’en master on n’a pas choisi de spécialisation, DONC on se confronte tout azimut à des idées et des travaux qui nous dépassent par leur variété et leur nombre ainsi que par leur densité (cumulée). Concrètement : on ne peut que se disperser si on s’attaque à tout dans le détail (ce qui serait un travail de thèse, en fait, mais sur tous les sujets !).

Une fois en master et après, on se spécialise et 1) on met de côté 80% (ou plus ? 😉 ) des autres sujets et 2) on devient chercheur soi-même. C’est à dire que les idées deviennent des outils de travail qu’on s’approprie, elles ne sont plus du domaine de la culture. La question méthodologique prend ou peut prendre définitivement sa place. Je vois même, là, le terrain du relativisme : à ce stade du cursus de l’étudiant, combien n’ont pas les compétences de partager entre ce qui est vrai et ce qui est faux ? Franchement, le plan thèse anti-thèse synthèse alimente-t-il plus la démarche critique ou le relativisme ? Oui je sais, c’est une question un peu provocatrice 😉 mais je pense que la réponse n’est pas si évidente quand on doit le faire pour des matières si différentes avant la spécialisation. Après, c’est différent car on peut mieux cadrer les choses.
Pour ces raisons, j’ai l’impression que l’entre-deux des diplômés a juste (statistiquement, j’entends) interrompu son cursus avant d’arriver au stade lui permettant de dépasser la dissonance cognitive : l’acquisition d’une véritable méthodologie qui permet de faire le tri dans nos idées et celles des autres en admettant qu’on ne peut pas tout maîtriser. Mieux, la sensibilisation à l’importance de la méthodologie face aux idées qui, parfois, deviennent presque secondaires.
Il y a peut-être des conséquences à tirer de cela en matière d’enseignement de l’esprit critique d’ailleurs…

Mon exemple personnel va donc dans ce sens : sur les bancs de la fac de science jusqu’en licence de physique, je pratiquais l’astrologie sans trop de problème et avec un certain succès auprès des autres étudiants ! C’est en passant en philosophie que j’ai commencé à questionner épistémologiquement mes croyances, pas en sciences exactes… Mieux : c’est à partir de mon master 1 (maîtrise, à l’époque) que j’ai commencé à vouloir prouver l’astrologie et me rendre compte que c’était beaucoup moins simple que ça en avait l’air ! Mais je n’avais pas encore acquis la question méthodologique, je multipliais les idées plutôt que les trier vraiment. C’est en master 2 d’histoire et philosophie des sciences que, là, il s’est passé quelque chose. Que j’ai vu qu’il fallait presque tout rejeter « de l’astrologie des astrologues » parce que leurs justification étaient devenues de trop mauvaise qualité, même si je croyais encore pouvoir innover sur le sujet (!). C’est enfin en multipliant les pistes critiques que j’ai pu m’en sortir mais il m’a fallu des années, ce qui m’a amené inexorablement vers la zététique en me rendant compte que j’en faisais un peu sans le savoir et aussi que je m’y prenais maladroitement. Ce qui m’a permis d’avancer encore ces 6 ou 7 dernières années.

Mais pour en revenir à la question initiale : il faut être un peu fou / inconscient pour consacrer 10 ans de sa vie à peser presque chacune de ses idées en la confrontant à des critiques systématiques + c’est à partir du master que j’ai commencé à développer mon esprit critique. Y a-t-il un ventre-mou des diplômés aussi parce qu’avant la spécialisation on est souvent dépassé par la diversité (donc la complexité) des idées auxquelles on se trouve confronté ? Paradoxalement, cela peut-il alimenter l’idée d’un certain relativisme des connaissances parce que la connaissance est plus perçue sous l’angle de la culture que sous celui de la recherche ? Les sociologues ont déjà qualifié les astrologues de semi-érudits, à savoir des personnes souvent cultivées mais peu capables de trier parmi leurs idées lesquelles sont le plus valables. Ce qui m’amuse, à ce propos, c’est de me rappeler que quand j’avais pris connaissance de ces sondages montrant qu’on croit surtout en l’astrologie quand on est diplômé d’un niveau intermédiaire (du secondaire au master), c’est que j’en concluais que c’est la complexité de l’astrologie qui fait tout son intérêt (contrairement aux idées reçues véhiculées par les horoscopes de presse et… la critique traditionnelle). C’était donc un argument en faveur de l’astrologie… et je l’appuyais sur quelques lignes opportunément tirées de l’article de l’épistémologue Jean-Marc Lévy-Leblond Science, culture et public : faux problèmes et vraies questions (p101). Mais assez rapidement j’avais compris que la complexité de l’astrologie posait problème au moins pour les autres astrologues 😉 (ironie).

Aujourd’hui, avec l’approche par les biais cognitifs, j’en suis toujours là sinon que j’ai définitivement admis que l’intérêt en question est tout à fait biaisé par cette complexité à la fois source d’intérêt ET des maux de l’astrologie (entre fascination et rejet, pour citer Elizabeth). Ma conférence donnée à Bruxelles (vers laquelle je renvoie si souvent) est très explicite sur les pièges de la complexité astrologique. Celle que j’ai donnée pour l’OZ en octobre dernier sera peut-être bientôt en ligne et présente aussi cette question.

J’aimerais rappeler ici que cette approche de la question du lien entre diplômes et croyances est purement personnelle, il n’y a rien de documenté qui sous-tende vraiment mon propos.

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