Théorie, pratique et erreurs en astrologie (que répondre au « ça marche » ?)

Cette page fait partie de la catégorie « Extraits » qui, comme son nom l’indique, donne accès à du contenu de mon ouvrage paru en mars 2016. En vous souhaitant bonne lecture.

Les débats sur l’astrologie se terminent trop souvent (ou trop vite) en pugilats et, paradoxalement, les acteurs des débats peuvent garder le sentiment [quel que soit leur parti] que leurs contradicteurs sont de mauvaise foi : les évidences des uns se heurtent brutalement aux évidences des autres. Est-il vraiment impossible de dépasser cet état de fait ? Qu’est-ce que l’astrologue entend vraiment par « ça marche ! » ? Quelles réponses / questionnements (ou « alternatives fécondes » peut-on lui proposer en retour ?

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(…) Dans cet ouvrage, un « sceptique » sera toute personne qui ne croit pas en l’astrologie et a des arguments à fournir contre ses prétentions [être sceptique ne peut pas être seulement un état d’esprit]. L’analyse critique ci-après prétend donc entrer dans le quotidien de l’astrologue par le biais de la technique et poser une question nouvelle et dérangeante : l’astrologue peut-il être trompé par son propre système ?
Cela permettra d’éviter le recours aux accusations bien pratiques d’ignorance et de malhonnêteté intellectuelle très nocives d’un point de vue théorique quand elles ont comme conséquence de rendre superflu l’examen des erreurs de l’astrologie. Mon espoir est de pouvoir envisager la possibilité d’une analyse critique sereine et apaisée, analyse de laquelle la colère aura été retirée.
L’objectif de mon travail n’est donc ni d’attaquer ni de défendre l’astrologie [mais d’être objectif, ce qui est peut-être encore plus cruel pour elle], je pense qu’il faut rompre avec cet état d’esprit trop militant des débats traditionnels. C’est en substance l’une des idées défendues par l’association sceptique Observatoire Zététique, dont je suis membre : la plupart des tenants sont sincères. Malgré les innombrables inepties dites au nom de l’astrologie, si le praticien est trompé par son système (et quelques biais cognitifs) alors il y a un support à ses erreurs et il [devient] possible de les étudier.

L’état d’esprit trop militant amène souvent en effet à ce que j’appelle, dans le cadre des débats sur l’astrologie, « le paradoxe du charlatan ». D’un côté, selon bien des sceptiques, il faut être intellectuellement malhonnête pour continuer de pratiquer l’astrologie malgré les évidences de la critique (absence de fondements naturels, de méthodologie, contradictions théoriques, échecs prévisionnels répétés, tests qui échouent, inculture scientifique des astrologues, etc.) : les astrologues défendraient l’astrologie tout en sachant très bien qu’elle est fausse.
Mais de l’autre côté, selon les astrologues, c’est pour nier les évidences de la pratique astrologique (questionnements sur soi, longévité depuis l’Antiquité, satisfaction récurrente de ses clients et praticiens, dimension métaphysique, etc.) qu’il faut être intellectuellement malhonnête : les sceptiques la critiqueraient tout en sachant très bien (au fond d’eux-mêmes) que… l’astrologie « ça marche » au quotidien ! Si bien, même, que certains praticiens considèrent que leurs certitudes vont bien au-delà de la croyance[1].

[on l’aura compris : quand les deux parties s’accusent de mauvaises intentions, le débat se termine avant même d’avoir commencé, victime du paradoxe du charlatan. Ce que d’autres ont appelé le débat immobile.]

L’un des nœuds du problème se situe peut-être dans une sorte de véritable déformation professionnelle de sceptiques habitués à ce que, de nos jours, la question des fondements prime presque sur celle des pratiques. Or, on ne peut que constater les manques et contradictions de « la théorie » astrologique : la question des fondements divise aussi les astrologues (j’y reviendrai très souvent [dans cet ouvrage]). Mais [pour commencer] existe-t-il vraiment, pour l’astrologie, une théorie digne de ce nom ? Je ne le pense pas. Et si sceptiques et astrologues échouent souvent à dialoguer, c’est parce que le ciment de l’adhésion à l’astrologie est à situer ailleurs que dans ses fondements. Mais si, comme je le pense, le système astrologique est suffisamment complexe pour tromper son utilisateur imprudent (car mal formé à l’usage de la raison) lui accordant un caractère sacré, alors il est possible de rapprocher les deux points de vue inconciliables du paradoxe du charlatan.

[Encore faut-il avoir le temps de se pencher sur les questions pratiques… et le sceptique ne s’y attèle pas, ayant trop le sentiment d’un renversement de la charge de la preuve par l’astrologue. Il n’empêche qu’au final, le sceptique parle théorie et l’astrologue répond pratique parce qu’il n’est pas capable de théoriser sa pratique, donc de formaliser ses erreurs. Au-delà du renversement de la charge de la preuve, dans quelle mesure peut-on reprocher à quelqu’un d’être victime d’un biais cognitif ou, pire, d’une série de biais cognitifs ? Très sincèrement, quand j’étais astrologue je ne comprenais pas pourquoi nos « appels à l’aide » demandant aux scientifiques d’amener leurs compétences dans les débats (bon, ok, pour défendre notre approche) étaient considérés comme le renversement de la charge de la preuve. [Nous étions persuadés qu’une « expérimentation bien menée » ne pourrait que prouver la validité de l’astrologie et que pour cela il fallait que ces scientifiques s’entraînent à pratiquer l’astrologie.]
Humainement parlant, [leur refus] ne tenait pas, mais j’ai compris depuis que, techniquement parlant, c’est aussi une question d’intérêt et de financement : quel sceptique aurait un intérêt à aller approfondir pendant des années la pratique de l’astrologie dans l’optique d’expliquer aux astrologues comment ils peuvent être trompés par leur système ? Ou pourquoi toutes leurs affirmations sont erronées ? [Et quel organisme serait prêt à financer un tel travail alors que les astrologues eux-mêmes ont toujours refusée de le faire ?!] Et puis pourquoi commencer avec l’astrologie alors que tant d’autres disciplines plus ou moins ésotériques auraient la même demande ? Personne. C’est pourquoi, à mon avis, il a fallu des circonstances nombreuses, mais imprévisibles, pour qu’un astrologue se lance un jour dans ce travail. C’est ce que je fis donc il y a un grand nombre d’années en croyant qu’en faisant comme Descartes je pourrais, avec le temps, faire ressortir le bon grain de l’astrologie en mettant de côté l’ivraie. La conséquence imprévue pour moi fut donc la sortie de ma propre croyance mais le chemin venait de commencer à être parcouru. J’avais juste sous-estimé la question de la longueur, donc du financement (qui n’existe pas mais est primordial à longs termes pour la santé mentale du chercheur…), de ces recherches. Fin de la parenthèse et à bon entendeur.].

Je pense que les surprises de la pratique quotidienne de l’astrologie (sur l’astrophile et son entourage astrologique) sont réelles et cimentent littéralement et « au quotidien » (par répétition) la croyance. Donc la confiance du praticien. Rendre compte techniquement de bien des erreurs énoncées au nom de cette discipline, va me permettre d’expliquer pourquoi l’astrologue peut légitimement s’exclamer « ça marche ! » quand le sceptique peut tout aussi légitimement affirmer « ça ne marche pas ! » (aux tests). Parlent-ils bien de la même chose ?

L’astrologie, est-ce que « ça marche ? »

Qu’est-ce que l’astrologue entend donc en affirmant que « ça marche » ? Cette expression renvoie à des considérations techniques qui n’apparaissent pas toujours clairement dans les débats mais que je prendrai pourtant en compte dans ce travail. Comme je vais le développer ci-après, l’astrologie « ça marche » signifie entre autres choses :
– confirmer continuellement la technique astrologique en trouvant des correspondances entre les symboles et le contenu des événements
– permettre à un sujet de mettre des mots sur ses ressentis
– proposer des changements de points de vue sur la situation de celui consulte
– impacter les personnes en provoquant une baisse de leurs angoisses.

[Or, on n’argumente pas de la même façon contre ces « différents ça marche ». Il n’empêche que toutes ces déclinaisons « ça marche » ne dépendent pas de la validité de l’astrologie, c’est là tout le problème… J’en ai parlé plus en détails, pendant quelques minutes, lors de ma conférence donnée à Bruxelles pour les Sceptiques in the pub : cliquez ici pour visionner le passage en question. Le « ça marche » ne valide rien quand il équivaut plus à un « c’est utile » qu’à un « c’est vrai ».]

Confirmer continuellement la technique astrologique en trouvant toujours (après-coup en particulier) des correspondances entre d’un côté les configurations astrales (repérages géométriques qui font sens pour l’astrologue) et, de l’autre, les événements ou les personnalités. Exemple : une configuration astrologique négative de Mars au moment d’un accident. Ces correspondances se recherchent surtout sur des dates présentes (événements vécus à la période de la consultation) mais aussi passées, voire à venir (quand un événement est connu et attendu). L’astrologue considère que si la configuration correspondante est présente, ce n’est pas par hasard (en particulier si elle est rare !). [Mais] C’est sa seule justification. Le problème est qu’il évite de se poser la question des biais d’interprétation : combien, par exemple, y a-t-il de configurations différentes qui permettraient une même interprétation ? Trop nombreuses, ne sont-elles pas presque toujours présentes ? Que penser de toutes les autres qui ne devraient pas être là par hasard et qu’il… n’utilisera pas ?

Permettre à un sujet de mettre en mots des ressentis qui, jusque-là, étaient insaisissables. Donc commencer d’une certaine façon à rendre sa situation personnelle intelligible puis, petit à petit, en construire une représentation générale. Mais l’astrologue l’aide à le faire en s’affranchissant des énormes problèmes éthiques qu’implique l’utilisation d’un outil de support si mal fondé et si complexe, donc si difficile à utiliser. Par exemple, aussi convaincante soit-elle, la représentation astrologique d’une situation n’est toujours qu’une parmi d’autres possibles. Et souvent pas la meilleure. Elle permet certes de commencer à rendre intelligible une situation difficile mais entraîne parfois le sujet sur des problématiques inexistantes. Intelligible n’équivaut pas à valable [encore moins à vrai]. L’autre aspect de la mise en mots des ressentis est celui de l’étonnement quand on se reconnait, ou que l’on reconnaît les détails d’une situation, dans la description astrologique proposée par l’astrologue. On en reparlera à propos de ce que l’on appelle « l’effet Barnum ».

Grâce aux symboles astrologiques en présence, proposer des points de vue nouveaux pour celui qui consulte. Ceux-ci vont souvent lui permettre de percevoir sa situation sous un nouvel angle et de s’interroger sur lui-même via des problématiques philosophiques générées par l’interprétation astrologique (la gestion des émotions, l’image de soi, etc.). D’où le fait que les astrologues défendent leur discipline comme un outil de développement personnel mais sans toujours voir qu’il n’est qu’un parmi d’autres possibles… lesquels ne confirmeront pas toujours ses jugements, [bien au contraire, c’est en cela que ce « ça marche » n’équivaut pas à un « c’est vrai » mais à un « c’est utile »].

Impacter le sujet : en provoquant une baisse de ses angoisses grâce à de l’écoute, certes, mais aussi par exemple une datation fictive de la fin de ses problèmes ou, à l’inverse, provoquer de l’espoir via une datation fictive de périodes à venir, cette fois, positives. Via aussi des questionnements métaphysiques sur lesquels le client pourra réfléchir seul (sa place dans le monde / dans le cosmos). [Mais toujours] sans se poser la question des biais de prédictions. Le client y trouve donc son intérêt mais l’astrologue aussi : il est satisfait en retour et a le sentiment d’être utile, d’avoir trouvé sa place dans la société [alors que « ça marcherait » aussi sur le coup en donnant des dates fictives].

Ce sont là autant de déclinaisons de ce qui permet à l’astrologue de clamer subjectivement que « ça marche ! », c’est-à-dire en omettant à peu près toujours la question de l’erreur [il y en a d’autres, et celle des succès indus]. Mais l’inspiration que le praticien astrologue va trouver dans les symbolismes astrologiques est un autre critère qui lui permet de considérer que « ça marche » ! Or, la question du brainstorming (que je développerai dans mon tome 3) prendra toute sa valeur car le brainstorming « ça marche ! » aussi très bien pour générer des solutions imprévisibles à des problèmes. Mais pas besoin de se référer à des fondements scientifiques ou métaphysiques pour cela : la créativité de l’esprit humain, pour peu qu’elle soit un peu stimulée comme c’est le cas via les riches symboles astrologiques, est presque sans limite. La comparaison avec le brainstorming donnera ainsi accès au détail de bien des procédures pratiques tout en permettant de poser des limites aux prétentions de l’astrologie. En intégrant par exemple les questions de la complexité du système, donc du hasard.

La question des fondements naturels et l’approche statistique permettent de porter un jugement fort sur la question de la valeur de l’astrologie quant à sa prétention à expliquer le réel : elle est nulle. Par contre, cette approche qui permet de se faire un avis sérieux sur la valeur d’une discipline sans avoir à l’approfondir par soi-même, fait par définition l’économie de l’exploration du quotidien, donc de l’activité de l’astrologue. Le dénombrement des contradictions, des erreurs et des biais est indispensable mais évidemment insuffisant [dans l’optique] d’une vision globale de ce qu’est l’astrologie, vue la liste des « ça marche » développée ci-dessus.

Si l’astrologie résiste si bien à la critique et y est tant indifférente (comme les divinations en général), je pense que c’est aussi parce que la critique ne rentre justement pas assez dans le détail technique. Venues d’époques anciennes, ces disciplines ont en commun la prépondérance de la pratique et du savoir-faire sur la théorie, donc sur les fondements et l’expérimentation. En cela, les critiques habituelles permettent peut-être de juger de la validité générale de l’astrologie mais pas de la comprendre dans le détail, donc d’en mesurer les effets réels [de la pratique, pas de l’astrologie…], même purement subjectifs, sur ceux qui pratiquent et ceux qui viennent consulter. Il manquait une dimension aux débats. J’ai donc l’ambition d’aller plus loin en rendant plus compréhensible la pratique de l’astrologie, donc en renouvelant l’analyse critique tout en la complétant. La démarcation entre théorie et pratique est si grande dans le monde astrologique que, quand ils lisent les critiques théoriques en provenance des sceptiques, les astrologues ont souvent le sentiment qu’on leur parle d’une autre discipline que celle qu’ils utilisent au quotidien ! D’où la réponse habituelle « vous ne connaissez rien à l’astrologie ».

Il y a du vrai dans cette affirmation mais elle commet l’erreur de réduire l’astrologie à sa pratique. Or, par exemple, connaître le nombre de maisons astrologiques, leurs significations, les différents orbes des aspects, etc. relève de la pratique, voire de la pédagogie, mais pas de la théorie. Les astrologues sous-estiment le nombre de questions légitimes que soulève une analyse théorique qui, par définition, s’attache à la question de l’erreur. Analyse qui devrait venir d’eux. [Quand « ça marche » pour des raisons non astrologiques, cela ne devrait pas renforcer l’adhésion à l’astrologie mais au contraire la relativiser : quelle est la proportion des réussites de l’astrologie qui sont indépendantes de sa validité ? C’est une question que je développe en quelques minutes, ici]

L’argument se retourne ici contre l’astrologue : « [si] vous ne connaissez rien à la théorie de l’erreur de votre propre discipline [connaissez-vous vraiment l’astrologie ?] ».
[Cette question étant toujours évitée par le monde astrologique, ce fut et c’est toujours la raison première de mon travail : décortiquer les erreurs de la pratique, à la lumière notamment des biais cognitifs, permet de la comprendre (sous certains aspects) mieux que les praticiens eux-mêmes. Et cela commence par la question des « succès » qui n’en sont pas tout à fait s’ils sont indépendants de la nature de l’astrologie. Fin de cet extrait de mon ouvrage]

[1] Y.Haumont, La langue astrologique, op. cit.

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