Histoire : il y a tout juste 80 ans, le premier horoscope de presse

On pourrait croire que, comme l’astrologie dont elles proviennent, les prédictions horoscopiques signe par signe existent depuis la nuit des temps. Ce n’est pas du tout le cas. Il y a exactement 80 ans, l’astrologue Richard Harold Naylor (dont même les astrologues ont oublié le nom et, surtout, les publications) achève la mise en forme d’une rubrique nouvelle appelée au succès que l’on connait.

Ci-après : chronologie et conséquences

Chronologie

En décembre 1936, Naylor publie le premier horoscope de presse, tel que nous le connaissons, dans la toute jeune revue occulte Prediction. Mais il travaille déjà pour un journal populaire à grand tirage, le Sunday Express. Six ans plus tôt, en effet, Naylor est devenu célèbre du jour au lendemain quand, le dimanche 5 octobre 1930, on lui attribua (injustement) la prédiction du crash du dirigeable R101. Avec une cinquantaine de morts, dont un ministre et un vice-amiral, la catastrophe fit les gros titres. Profitant d’un autre concours de circonstances, il s’était déjà fait remarquer un mois et demie auparavant en publiant des prédictions astrologiques généralistes à l’occasion de la naissance de la princesse Margareth, petite sœur de la future reine Elizabeth. Remarquons que sa carte de naissance ne met pas encore en avant les signes astrologiques, comme on le fait aujourd’hui.

Sunday Express, 24 août 1930

Sunday Express, 24 août 1930

Pendant six années, sa rubrique hebdomadaire resta sans comparaison avec l’horoscope de presse actuel. Elle contenait surtout des prédictions destinées aux personnes nées aux dates du moment ou à des groupes définis indépendamment de l’astrologie : les politiques, les boursiers et même… les turfistes. Entretemps, Naylor varia les supports de diffusion de ses prédictions : livres, disques 78 tours et même courts-métrages destinés aux salles de cinéma ! Sa notoriété crût au point qu’on raconte que s’il conseillait de ne pas investir en bourse le lundi, les investissements reprenaient le mardi (prophéties auto-réalisatrices) ! (note 1)

L’année 1936 va donc être celle de la gestation des futurs horoscopes. Précédé de cette notoriété nouvelle pour un astrologue, il est accueilli en fanfare dans le premier numéro de la revue occulte Prediction (https://marionwilliamson.wordpress.com/prediction-magazine/). Il y tiendra une rubrique mensuelle mais, c’est la nouveauté, pourra aussi publier des articles de fond.

En février, son article « Qu’est-ce que l’astrologie ? » présente des colonnes séparées dans lesquelles apparaissent ce qu’il présente comme « les grandes lignes de douze types astrologiques » : le type Verseau, le type Poissons, etc. Ils sont accompagnés de leurs dates calendaires et titrés dans le pur jargon technique de l’astrologie : « Soleil en Verseau », « Soleil en Poissons » etc. (note 2). Pour preuve que le format des horoscopes signe par signe n’avait rien d’évident, ces douze passages dédiés disparaissent le mois suivant pour ne revenir qu’en août. Cette fois-ci, les titres renvoient aux dates du calendrier (« né n’importe quand entre le 21 janvier et le 19 février inclus ») et les références aux signes du zodiaque ne sont qu’en sous-titre (« le type Verseau », etc.). On sent la tentative d’intégration des deux données.

Entretemps, Naylor produit plusieurs articles dans lesquels les signes astrologiques deviennent suffisamment investis symboliquement pour autoriser à décrire le caractère d’une personne. Depuis plus de 2000 ans en effet, le signe astrologique est utilisé comme technique de repérage (dans le ciel) mais pas vraiment comme support d’interprétation. Contrairement à aujourd’hui, presque personne ne sait qu’il a « un signe astrologique de naissance » au début des années 30. Les portraits signe par signe de Naylor vont probablement le renforcer dans l’idée que le signe astrologique est plus important que ce qu’en a fait la tradition jusque-là. Les astrologues des différents pays du monde n’ayant jamais vraiment coordonné leurs pensées, il semble que les astrologues d’Angleterre ne connaissaient pas (ou bien rejetaient) les réflexions allant déjà dans ce sens tant aux Etats-Unis qu’en France.

Il faut attendre le mois de décembre 1936 pour que la rubrique prenne sa forme définitive : celle que nous trouvons encore aujourd’hui avec des prédictions selon les signes astrologiques émancipés des « types » et de la donnée « Soleil en ». Ils sont définis, en sous-titres, par leurs dates dans le calendrier comme on le fait encore aujourd’hui. Sa rubrique intègre le Sunday Express dès début 1937.

Mais ces événements amènent à quelques remarques plutôt surprenantes.

Conséquences

Les horoscopes de presse ont moins d’un siècle d’existence, 80 ans exactement : aucune tradition astrologique multimillénaire ne peut donc justifier leur pertinence de fait : ils constituent vraiment une forme nouvelle de prédiction astrologique, aussi contradictoire soit-elle. Bien sûr, les prédictions individuelles existent depuis bien plus longtemps mais elles nécessitent des calculs si complexes qu’il était techniquement insensé de les étendre à toute une partie de la population. C’est ce qu’osa le premier « horoscopeur ».

Jusque-là, via les almanachs, les configurations astrologiques sont considérées à l’échelle globale : si la planète Mars est dans le signe du Taureau à un moment donné, elle l’est pour tout le monde, c’est « l’astrologie mondiale ». Ou alors les prédictions s’adressent à des groupes éphémères (« ceux qui passent des examens », « ceux qui partent en voyage », etc.), voire à des professions. En somme, l’astrologie s’adresse à des groupes qui ne sont pas définis astrologiquement et elle ne vise pas à recomposer techniquement toute la population.

Or, si la position du Soleil en signe astrologique (qui va caractériser l’horoscope de presse) n’est qu’un facteur astrologique parmi bien d’autres, elle est la seule qui fonde notre calendrier ! La nouveauté de cette forme de prédiction est donc qu’elle crée tout à coup de véritables groupes astrologiques à la fois fixés à tout jamais (on ne change pas de date de naissance) et aisés à retrouver dans l’année. Commence ainsi la possibilité d’une continuité dans le temps des prédictions collectives, donc la possibilité d’une fidélisation du lecteur, toujours concerné par l’une ou l’autre des prédictions.

Et puis, techniquement parlant, les premiers horoscopes de presse réussissent la prouesse de paraître « personnalisés » (alors que chaque ligne concerne un douzième de la population mondiale, soit des centaines de millions de personnes !) et de toucher 100% de la population ! Une autre conséquence surprenante, la taille de la cellule familiale étant réduite, une personne est toujours l’un des seuls représentants de son signe astrologique dans son entourage familial ! A l’échelle individuelle, la prédiction signe par signe permet l’illusion d’une différenciation d’avec la plupart de nos proches.

Toutefois, on ne s’identifie pas psychologiquement « à un signe astrologique » mais à un « type astrologique », c’est-à-dire un ensemble de traits de caractères attribués à un signe astrologique. Or, comble du luxe, les astrologues n’ont jamais vraiment attribué ces traits de caractère aux signes astrologiques avant le XXe siècle. Autrement dit, ils n’ont jamais été définis à cette fin à leur origine, ce que confirment les travaux des historiens des sciences (note1).

L’horoscope de presse est donc tout sauf une tradition astrologique et les astrologues en place en Angleterre ne vont pas s’y tromper en dénonçant un usage qu’ils jugent abusif : le signe astrologique serait même « l’un des moins importants de toute la tradition astrologique » ! Aujourd’hui pourtant, combien d’astrologues pourraient se passer de leurs douze signes astrologiques ? Pire, combien croient qu’ils ont été délimités par les premiers astrologues « il y a des milliers d’année, après des siècles d’observations attentives » ?! Au cas où on en douterait, les circonstances dans lesquelles sont apparus les horoscopes de presse démontrent le contraire.

Une autre conséquence surprenante de cette suite d’événements est que le succès (ou la mode, c’est selon) des interprétations par les signes astrologiques est dû à la notoriété d’un astrologue qui n’a laissé aucune trace théorique. La tradition astrologique reste un géant aux pieds d’argile.

On est donc très loin du prestige « des Anciens » (s’ils ont vraiment existé, note3) et si les horoscopes ont très vite fait le tour du monde c’est aussi pour une raison purement technique : la syndication. C’est l’un des outils de la communication de masse, laquelle prend son essor justement dans les années 30. Apparue dans les années 20, la syndication consiste à vendre à des diffuseurs le droit de reproduire un contenu particulier. Les horoscopes de Naylor (et d’autres astrologues anglais) vont ainsi, juste par syndication, être diffusés dans tout l’empire britannique.

L’apparition et le succès des horoscopes de presse relèvent donc de circonstances inattendues mais en rien mystérieuses.

Serge Bret-Morel

Notes :
1 – Astrologie : la fin des mystères (tome 1), Mensa France, 2016.
2 – Astrology and Popular Religion in the Modern West, Nicholas Campion, Routledge, 2016.
3 – « Les Anciens » astrologues ont-ils vraiment existé ? », juillet 2016

Pour accéder au dossier complet (de 1930 à 1941, ~ 30 pages), quatre possibilités :

Le livre : Astrologie : la fin des mystères, éditions Mensa France, 2016, chapitre 2 (30 pages).
La conférence : L’apparition cocasse des horoscopes de presse
L’article paru dans la revue Le Québec Sceptique : L’origine des horoscopes de presse

Nous en avons parlé aussi pendant l’émission live de la Tronche en Biais (à partir de 49min 00sec).

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