5/5 Astronomie et astrologie dans la saga Harry Potter

Je continue de répondre aux questions de Loan Tan, du site d’Air & d’Encre, suite à ma conférence « Astrologie et astronomie dans la saga Harry Potter : J.K. Rowling a-t-elle pratiqué l’astrologie ? » donnée le 9 février 2019 au Play Azur Festival de Nice en compagnie d’Arnaud Thiry (Astronogeek).

5/5 J.K. Rowling a-t-elle pratiqué l’astrologie ?

Dans cette cinquième et dernière partie de notre dossier, nous nous attaquons à la conséquence des parties précédentes : peut-on déterminer maintenant si J.K. Rowling a pratiqué l’astrologie ? Sur le site d’Air&d’Encre, vous pouvez trouver mes réponses aux deux premières questions de Loan Tan.

Loan Tan : Les aventures de Harry Potter se déroulent dans le monde des sorciers. J.K. Rowling aborde un grand nombre de sujets plus ou moins magiques et ésotériques par nature. Vous ne vous demandez pas si elle a pratiqué la magie, pourquoi vous demander alors si elle a pratiqué l’astrologie ?

Mon enquête a littéralement commencé à l’été 2010 avec  la mise en vente, sur le site internet anglais Paul Fraser d’un « horoscope signé de la main de J.K. Rowling » ! Pour ce jeune Poissons ascendant Lion, une personne signant J.K. Rowling avait conçu un document astrologique de 12 pages, dont quelques extraits nous sont connus.

Si J.K. Rowling est bien l’auteur de ce document, cela peut nous en apprendre un peu plus sur les conditions d’élaboration des premiers manuscrits. Nous savons déjà que l’auteure a traversé une profonde période de dépression, le recours aux arts divinatoires dans un moment difficile a-t-il existé et joué un rôle d’inspiration pour la suite ? Cette question fait sens. Il est amusant, aussi, d’enquêter sur une question pour laquelle on peut penser a priori qu’il est impossible de répondre. Simple outil de narration ou un peu plus que ça ? Il est tellement courant de se mélanger les pinceaux quand on se réfère à l’astrologie sans bien la connaître, que je voyais dans ce critère un moyen pertinent pour répondre à la question. Plus de détails à ce sujet sur le site d’Air&d’Encre.

Loan Tan : Des événements depuis 2010 ont-ils fait évoluer ce bilan ?

J’ai repris ce dossier rédigé en 2010 pour composer la conférence à laquelle vous avez assisté à Nice pendant le Play Azur Festival de février 2019. J’ai été surpris de découvrir de nouvelles sources, en effet, dont deux autres horoscopes de naissance signés toujours « J.K. Rowling ». Ces trois horoscopes constituent finalement un ensemble ! Plus de détails sur le site d’Air&d’Encre.

5/5 J.K. Rowling a-t-elle pratiqué l’astrologie ? Fin

 

Mais il y a une autre nouveauté dans ces sources, dont je n’ai pas encore parlé : nous avons accès à des parties plus techniques de ces documents ! Celui de Roger a été intégralement reproduit ici en 2015. Nous pouvons donc suivre maintenant comment J.K. a concrètement composé cet horoscope (s’il est bien d’elle, évidemment), quelles techniques elle a utilisées et si elle y exprime des points de vue personnels. Spoiler : c’est le cas !

Le graphique et le texte dactylographiés montrent déjà que J.K. Rowling s’est référée à une représentation technique peu commune en France. Dans celle-ci, il semble qu’elle se réfère à un très vieux système de domification (la manière dont on calcule les emplacements des maisons astrologiques qui vont démarrer avec l’ascendant). En effet, J.K. utilise le système des maisons égales de Ptolémée, qui vivait au deuxième siècle de notre ère. Dans la plupart des (dizaines de) systèmes contemporains, les maisons astrologiques sont très inégales et je ne sais pas si ce système est couramment utilisé dans le monde anglo-saxon. Faut-il voir, là, une sorte d’argument d’autorité mêlé à un appel à la tradition où « si c’est ancien et porté par une personne estimée pour ses œuvres, c’est probablement sérieux » ?

Ptolémée est en effet un astronome qui a marqué l’histoire de l’astronomie, son système (où les astres tournaient autour de la Terre) régna plus ou moins 1500 ans. Mais les découvertes à la lunette, par Galilée, démontreront en 1610 que Vénus tourne autour du Soleil et non de la Terre, puisqu’elle présente toutes les phases que présente, pour nous, notre Lune. Cela invalide de fait le système de Ptolémée mais un autre système géocentrique pouvait encore intégrer cette nouvelle donnée, celui de Tycho Brahé. Les travaux d’autres astronomes finiront par démontrer la supériorité du modèle faisant tourner les astres du Soleil, mais le système de Ptolémée a donc régné très longtemps sur l’astronomie. A noter : J.K. Rowling est familière de certains textes de ces époques puisqu’elle a étudié la littérature antique.

Jusque-là, il m’était assez difficile de conclure plus qu’à une bonne connaissance des techniques et symbolismes astrologiques, donc à une certaine familiarité avec eux qui laissait vraiment soupçonner une expérience pratique en la matière. Or, dans le cadre de son interprétation de l’horoscope de Roger, J.K. prend quelques positions explicites par rapport à l’astrologie, son histoire et même sa théorie. Ce qui va nous permettre de répondre, selon moi et toujours si elle est bien l’auteure des documents en question, à notre interrogation initiale.

J.K. écrit que « la vraie astrologie » reconnait que les purs types zodiacaux sont rares/impossibles. Il y aurait donc, selon elle, une vraie et une fausse astrologie. Dichotomie que l’on retrouve d’une certaine manière tout au long de l’œuvre même si rien ne dit, ici, qu’on parle bien de la même distinction entre « vraie et fausse astrologies ». L’opposition de style Trelawney / Firenze fait surtout écho à cette séparation.

Plus loin, J.K. cite un astrologue du XIXe siècle (comme s’il était important qu’il ait écrit au XIXe siècle) et ajoute que « la plupart des astrologues maintiennent le système de Ptolémée, comme je le fais ». Elle cite aussi un almanach, le Calendrier et compost des bergers qui, français et datant du XVe siècle, serait « une source importante de la pensée astrologique traditionnelle ». Ah oui ?

J.K. Rowling éprouve donc le besoin de justifier la technique qu’elle va utiliser en montrant qu’elle a de la valeur. Nous ne sommes donc pas, ici, dans un jeu qui consisterait à présenter les choses avec une certaine distance, façon « selon les astrologues » ou « les astrologues diraient que », J.K. commence à prendre position. On peut voir aussi dans ce texte l’indice d’une pratique amateur, qui n’assume pas encore ses techniques via son expérience de la pratique, qui a besoin de se justifier à travers les résultats des autres. Elle renvoie fréquemment aux auteurs qu’elle utilise, que ce soit le couple Julia & Derek Parker, Louis Mc Niece, Rupert Gleadow, Sascha Fenton et même l’astrologue français André Barbault ! En termes de documentation sur l’astrologie, J.K. montre, là, qu’elle a beaucoup lu.

Mais, mieux pour nous, J.K. prend position sur les nouvelles planètes très lentes que sont Uranus, Neptune et Pluton, découvertes tardivement dans l’histoire de l’astrologie. Celles-ci ne seraient pas à prendre en compte dans un thème de naissance car la lenteur de leurs déplacements fait que leurs influences ne peuvent exister que « sur les générations entières ». J.K. insiste même en expliquant qu’il n’y a « pas de consensus sur Pluton. Il est si lent que son effet est trop général et diffus ». Mais, plus de dix ans avant son déclassement de 2006, Pluton a donc bien « un effet » astrologique, aussi diffus soit-il, pour l’auteur de ces trois horoscopes.

Ceci est intéressant pour plusieurs raisons. C’est un discours que tiennent effectivement certains astrologues, même français, mais c’est aussi le discours de Firenze ! Pour les Centaures, je vous rappelle (partie précédente de ce dossier) que les planètes permettent de lire le destin collectif des espèces :

dans le ciel « est écrit, pour ceux qui savent lire, la destinée de nos espèces (…) il est possible d’avoir un aperçu de l’avenir » dans le mouvement des planètes.

Mais l’astrologie ne doit pas servir

« à dire la bonne aventure », elle permet de « déceler les grandes marées du mal ».

Enfin, la dimension collective d’Uranus affirmée d’une part est aussi… contredite un peu plus loin dans l’horoscope de Roger, où J.K. interprète sa position (toute personnelle) en maison II (l’argent)… comportement typique dans l’astrologie, où les pratiques se libèrent souvent des fondements.

On peut remarquer aussi, sur le graphique de naissance de Roger, une erreur technique puisque J.K. fait figurer Vénus en Verseau alors que le Soleil serait en Balance : astronomiquement, c’est impossible, Venus restant proche du Soleil sur la voûte céleste. Là, on peut envisager une vraie erreur de débutant dans la pratique de l’astrologie.

Elle compare aussi les figures de naissance de Roger et Kate, ce qui relève cette fois de la technique dite des synastries, « nécessaire pour une véritable évaluation de la compatibilité » des deux personnes. J.K. compare aussi le thème de Jack à ceux de ses parents. On peut noter que la technique des synastries n’apparait pas dans les livres alors que cela intéresserait grandement les adolescents. Un choix éthique, j’espère.

Cet horoscope de naissance est donc l’œuvre d’une personne probablement en train de s’initier à l’astrologie, n’ayant pas encore intégré sa documentation, qui est manifestement sensible à l’ancienneté des textes, qui signe J.K. Rowling sans avoir été démentie et qui pense aussi, comme dans la saga Harry Potter, qu’il y a une bonne et une mauvaise astrologie. Voilà qui peut correspondre aux informations dont nous disposons sur J.K. Rowling pour la période 1993-1995 mais je ne la connais pas personnellement.

A l’inverse, il faut bien reconnaître que, dans ses ouvrages, les planètes ne renseignent que sur la dimension collective et non sur les individus, il ne faut pas pratiquer l’astrologie de façon nombriliste. Un bémol que j’apporterai à cette remarque est que les astrologies, prévisionnelle et de naissance, sont un peu différentes et que, Trelawney restant à peu près tout le temps dans le prévisionnel, les remarques critiques du Centaure ne s’adressent peut-être pas à toute l’astrologie de naissance. On pourra donc regretter que Trelawney ne se prononce jamais sur l’astrologie des Centaures ni ne réponde aux critiques qui lui sont adressées

Loan Tan : Au final, quelle conclusion pouvons-nous tirer ?

Nous voyons dans ces différents passages que J.K. prend des positions de praticienne, qu’elle ne s’autorise pas à un copier-coller de textes prémâchés comme on le ferait en jouant avec une astrologie à laquelle on ne croit pas. Je pense vraiment, à ce stade, que si J.K. Rowling est bien l’auteur de ces trois horoscopes alors elle s’est certes bien documentée sur l’astrologie mais a aussi joué le jeu de la pratique (au sens propre du terme) en les rédigeant de la sorte. La grosse erreur sur la position de Vénus laisse penser que ces horoscopes sont des premiers essais d’interprétation mais des essais quand même. Et puis, dans les romans, il reste que J.K. ne commet jamais d’erreur malgré les références à de nombreuses techniques astrologiques. Encore une fois, quel aurait été l’intérêt de se documenter autant sur l’astrologie vu qu’elle n’intervient à aucun moment dans les intrigues ? Je pense qu’il y a plus que cela et j’aimerais savoir, en tant qu’ex tenant de l’astrologie devenu sceptique si et comment elle a pris de la distance avec l’astrologie si c’est bien le cas. En cette période de retour de la pensée critique, voilà qui serait intéressant à connaître.

Il n’empêche. Je n’en ai pas encore parlé mais, vers la fin des aventures de Harry Potter, le médaillon de Serpentard prend une importance considérable dans l’intrigue. Or, en préparant la conférence de février 2019, mes nouvelles vérifications depuis fin 2017 m’ont permis de compléter ma récolte d’indices : comment le médaillon est-il décoré, à votre avis ? Il est incrusté de symboles dont certains sont alchimiques mais, d’autres, astrologiques.

L’astrologie est donc à nouveau présente dans le monde de Harry Potter mais via l’intermédiaire de symbolismes qui, cette fois, sont tout sauf anciens. Contrairement au contenu des horoscopes de naissance dont j’ai parlé tout au long de ce dossier, contrairement aussi à la description qui est proposée sur le site Pottermore, les symboles astrologiques gravés sur le médaillon de Serpentard ne semblent pas renvoyer aux angles (aspects) astrologiques. Ils renvoient plutôt à la toute récente astrologie des astéroïdes (quelques dizaines d’années, quand même), dont Cybèle (65) et Héraclès 5143.

Attention, le symbole sur le haut du médaillon n’est PAS celui de Saturne, mais le symbole alchimique Lapis Lazuli. Idem pour celui en bas à gauche qui ne représente PAS Jupiter mais plutôt Héraclès 5143. Je n’ai pas pu accéder au texte du dos du médaillon. J.K. Rowling est vraiment surprenante mais, cela, n’est plus une… surprise.

Pour consacrer autant de temps à l’astrologie, il est vraiment difficile de ne pas penser qu’elle y a trouvé un intérêt (période de dépression ?) même si, ensuite, elle a pu prendre de la distance, voire s’en détacher. A moins d’envisager des choix relevant de l’éditeur jeunesse, exigeant que l’astrologie occupe moins de place dans les aventures de Harry Potter. On sait que J.K. a dû remanier son manuscrit mais, à ce jour, toute relation est invérifiable. Et ne semble pas correspondre aux déclarations personnelles de J.K. Rowling ou de ses biographies.

Mais avec des « si », il est bien connu qu’on pourrait mettre Poudlard en bouteille !

Loan Tan : Il semble difficile de tirer une conclusion définitive pour le moment, mais j’espère qu’un jour le zététicien que vous êtes la trouvera. Mais quelle voie suivre pour cela ?

C’est donc J.K. Rowling qui serait la mieux à même de mettre un point final à cette enquête en nous permettant de faire la part des choses entre les faits et les pures hypothèses, voire les fantasmes. En tant que sceptique, je sais bien qu’il y a des limites à mon travail et serais tout à fait heureux, en toute humilité, de pouvoir préciser ces limites et déterminer mes erreurs.

A ce propos, une des personnes présentes dans le public m’a demandé fin 2017 si j’avais interpelé directement J.K. Rowling via Twitter, là où elle est très active. Je l’ai fait ! J’avais déjà vérifié que J.K. Rowling s’était très peu exprimée sur l’astrologie sur cette plateforme, malgré les demandes des fans.

Je l’ai donc interpelée par trois fois mais n’ai jamais obtenu la moindre réaction de sa part… j’ai découvert par contre qu’elle mentionne un « biais de confirmation » qui est typiquement sceptique.

Peut-elle J.K. souhaite-t-elle, comme certains astrologues, ne pas dévoiler sa date de naissance ? Peut-être, plutôt, n’a-t-elle pas vu passer ces tweets au sein de milliers d’autres qui l’interpellent peut-être chaque jour ? Et si nous essayons une nouvelle fois tous ensemble ? En publiant cet article, je lancerai un tweet et, si vous venez commenter, liker ou retweeter cette famille de tweets (ou cliquez sur celui-là !) en expliquant votre intention, alors peut-être qu’elle finira par les remarquer et y répondre !?

Peut-être aurons-nous alors de quoi mettre un point final à cette enquête qui, encore une fois, est allée bien plus loin que ce que j’avais imaginé au départ ?

Serge BRET-MOREL